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25 février 2012 6 25 /02 /février /2012 11:19

Tribune publiée, sous le titre "Un colloque sur l'apartheid en Israël à nouveau censuré",

dans Le Monde daté du 25 février

 

Le CRIF et le Bureau National de Vigilance Contre l’Antisémitisme sont coutumiers des attaques contre toute expression d’idées ne se conformant pas à leur position de soutien inconditionnel à Israël : campagnes contre France 2, son journaliste Charles Enderlin et l’émission « Un Œil sur la planète », protestation contre la diffusion par Canal + de la série « Le Serment », pressions sur l’ENS pour interdire une conférence de Stéphane Hessel… Cette fois, le CRIF et le BNVCA ont appelé la Présidence de l’Université Paris 8 à annuler un colloque intitulé « Des nouvelles approches sociologiques, historiques et juridiques à l'appel au boycott international : Israël, un État d'apartheid ? », que Paris 8 avait préalablement autorisé et financé à hauteur de 2500 euros.  

 

Le CRIF se dit « particulièrement heurté » que soit discutée la pertinence du concept d’apartheid pour Israël et considère que « le thème du boycott » d’Israël (BDS) est illégal. Le colloque serait discriminatoire, illicite et pourrait provoquer des « troubles à l'ordre public ». Le BNVCA va plus loin en dénonçant « un colloque [qui] procède de la pire propagande palestinienne qui depuis 11 ans, incite à la haine de l'Etat Juif ». Le site du CRIF a même mis en ligne des (pseudo) bios des intervenants, dans une logique maccarthyste.

 

En notre qualité d’intervenants à ce colloque, et malgré nos opinions diverses quant aux thématiques abordées, nous nous insurgeons contre ces accusations graves, et contre le manque de courage de la Présidence de Paris 8 qui, en retirant son autorisation, a porté une lourde atteinte à la liberté d’expression, établissant un dangereux précédent. Des chercheurs ne pourraient plus présenter leurs travaux dans une université, au motif que le thème de leurs recherches serait « sensible » ?

 

Selon la Cour européenne des droits de l’homme, « la liberté d’expression vaut non seulement pour les “informations” ou “idées” accueillies avec faveur ou considérées comme inoffensives ou indifférentes, mais aussi pour celles qui heurtent, choquent ou inquiètent ». La Cour a de plus tracé la frontière séparant critique d’Israël et antisémitisme en établissant la distinction entre la « critique politique ou idéologique du sionisme et des agissements de l’Etat d’Israël », qui est protégée, et la « diffamation raciale » ou « l’incitation à la haine », qui sont condamnables. C’est cette distinction fondamentale que le CRIF et le BNVCA veulent voir s’estomper afin de faire taire toute critique d’Israël. Les sujets abordés au colloque peuvent donner lieu à polémiques, mais il ne suffit pas que des associations partisanes les décrètent « choquantes » ou « illégales » pour les exclure du débat public.

 

La question de savoir si le terme « apartheid » est pertinent pour qualifier les pratiques d’Israël n’est pas nouvelle. En 2007, le Rapporteur spécial sur la situation des droits de l’homme en territoire palestinien occupé, John Dugard, concluait que « les deux régimes ont beau avoir leurs différences, les lois et les pratiques israéliennes dans le territoire palestinien occupé rappellent indubitablement certains aspects de l’apartheid ». La question n’est pas davantage un tabou en Israël. Dès 2002, Avi Primor, ancien ambassadeur d’Israël auprès de l’UE, condamnait la « stratégie “sud-africaine” » d’Ariel Sharon, tandis qu’un éditorial du quotidien Haaretz évoquait, en janvier dernier, un « glissement sur la pente de l’apartheid ». La problématique posée par le colloque s’inscrit donc dans un débat légitime, en cours sur le plan international.

 

Devrait-on en outre s’abstenir de discuter de la campagne de boycott, désinvestissement, sanctions (BDS) visant Israël, lancée en 2005 par un ensemble d’ONG ? Selon le CRIF cette campagne serait illégale, ce qui interdirait d’en parler dans un colloque. Si en France certaines décisions de justice ont condamné des actions de boycott, le CRIF omet de préciser qu’un récent courant jurisprudentiel s’est prononcé en sens contraire : « Dès lors que l’appel au boycott des produits israéliens est formulé par un citoyen pour des motifs politiques et qu’il s’inscrit dans le cadre d’un débat politique relatif au conflit israélo-palestinien, débat qui porte sur un sujet d’intérêt général de portée internationale, l’infraction de provocation à la discrimination fondée sur l’appartenance à une Nation n’est pas constituée. »

 

Il est dès lors difficile de concevoir en quoi la discussion de ces sujets serait de nature à « troubler l’ordre public ». On est pour le moins surpris que la Présidence de Paris 8 ne se soit pas posée en garante de la liberté d’expression et donne du crédit aux accusations du CRIF et du BNVCA, qui font planer la menace de « troubles » qu’ils semblent appeler de leurs voeux. Pour la préservation d’un espace de débat démocratique, il serait déplorable qu’une institution universitaire comme Paris 8 cède aux intimidations d’associations s’érigeant en censeurs.

 

François Dubuisson (Professeur de Droit international à l’Université Libre de Bruxelles), Ivar Ekeland (Président honoraire du Conseil Scientifique de l’ENS et de l’Université Paris-Dauphine), Julien Salingue (Enseignant à l’Université d’Auvergne), et 9 autres intervenants au colloque. 

 

http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/02/24/un-colloque-sur-l-apartheid-en-israel-a-nouveau-censure_1648057_3232.html

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Published by Collectif Palestine Paris 8
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